Un trajet, c’est construire son territoire….

Dans « Terre des hommes« , Guillaumet raconte son trajet à Saint-Exupéry, à l’aide d’une carte, et de ses souvenirs, pour l’aider dans son futur périple. C’est tout le sel de l’aventure de Guillaumet et Saint-Exupéry. Car un trajet se mémorise, se raconte.

Mais quelle étrange leçon de géographie je reçus là ! Guillaumet ne m’enseignait pas l’Espagne, il me faisait de l’Espagne une amie. Il ne me parlait ni d’hydrographie, ni de population, ni de cheptel. Il ne me parlait pas de Guadix, mais de trois orangers qui, près de Guadix, bordent un champs : Méfie-toi d’eux, marque-les sur ta carte… » Et les trois Orangers y tenaient désormais plus de place que la Sierra Nevada. 

Une carte, ne pourra reporter qu’une partie de la réalité, à un instant défini… Chacun vit son trajet, retrouve des impressions, des souvenirs, des passages délicats. Le but de ces trajets reste de relier les gens, quelle que soit la motivation. Et l’on se concentre sur ce que va apporter cette rencontre.

Il ne me parlait pas de Lorca, mais d’une simple ferme près de Lorca. D’une ferme vivante. Et de son fermier. Et de sa fermière. Et ce couple prenait, perdu dans l’espace, à quinze cent kilomètres de nous, une importance démesurée. Bien installés sur le versant de la montagne, pareils à des gardiens de phare, ils étaient prêts sous leurs étoiles, à porter secours à des hommes.

La carte apporte de l’oralité, mais le voyage demande d’observer. Le présent est un agent d’évolution sur les conditions du trajet : travaux, festivités, risques naturels… Surtout, la carte ne peut pas réellement apporter tous les détails.

Nous tirions ainsi de leur oubli, de leur inconcevable éloignement, des détails ignorés de tous les géographes du monde. Car l’Ebre seul, qui abreuve les grandes villes, intéresse les géographes. Mais non ce ruisseau caché sous les herbes à l’ouest de Motril, ce père nourricier d’une trentaine de fleurs. « Méfie-toi du ruisseau , il gâte le champs. Porte-le aussi sur ta carte ». Ah ! je me souviendrais du serpent de Motril ! Il n’avait l’air de rien, c’est à peine si, de son léger murmure, il enchantait quelques grenouilles, mais il ne reposait que d’un seul œil. Dans le paradis du champ de secours, allongé sous les herbes, il me guettait à deux mille kilomètres d’ici. A la première occasion, il me changerait en gerbes de flammes…

La carte demande oralité, et échanger autour d’une carte est un moment de construction. Ces échanges construisent un monde, que les cartographes ne peuvent pas complètement expliquer… Et l’atterrissage sur le terrain demande parfois un petit moment d’adaptation pour le pilote, car les choses peuvent évoluer d’un jour à l’autre, et tous les détails n’ apparaissent pas…

Je les attendais aussi de pied ferme, ces trente moutons de combat, disposés là, au flanc de la colline, prêts à charger : « Tu crois libre ce pré, et puis, vlan !, voilà tes trente moutons qui te dévalent sous les roues… » Et moi je répondais par un sourire émerveillé à une menace aussi perfide. Et peu à peu, l’Espagne de ma carte devenait, sous la lampe, un pays de contes de fées. Je balisais d’une croix les refuges et les pièges. Je balisais ce fermier, ces trente moutons, ce ruisseau. Je portais, à sa place exacte, cette bergère qu’avaient négligée les géographes.

La réflexion et l’adaptation servent bien à quelque chose, finalement. En cartographie, l’oral est indispensable, et s’approprier l’espace en prenant des points de repères avec les connaissances des autres est très important également. Chacun se construit sa géographie, en partant du vécu des autres, et des documents qui ont été établis…

Saint-Exupéry : Terre des hommes – Ed. Gallimard – 1939 – pp 15 – 17

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