Archives mensuelles : janvier 2014

La carte se construit depuis longtemps…

Deux articles trouvés dans la revue Cybergeo donnent une perspective étonnante de la géographie et de son histoire, sur les trois derniers siècles.

Les sujets traités par les deux articles sont en partie différents, par les époques et les régions. Mais un aspect particulier émerge au cours de ces articles : on perçoit une construction, depuis la période des explorations cartographiques, faites par Humboldt, et notre époque où les cartes sont améliorées en temps réel par le quidam un peu connecté aux technologies de communication, d’un monde de plus en plus dense, de plus en plus quadrillé,  avec des technologies de cartographie de plus en plus pointues.

On perçoit avec ces deux textes que des améliorations régulières ont été conduites, de diverses manières, durant ces époques. Parvenues aujourd’hui à l’âge du numérique, les technologies sont développées comme jamais, entre autre parce que l’on connait bien les distances et la nature des reliefs : câbles de fibre optique et antennes relais téléphoniques, sont posés par exemple en prenant en compte ces éléments, voire en les exploitant, dans le cas des antennes radios. Ce travail de base a été fait à une époque pendant une durée de deux siècles environ (entre le 17 éme et le 19 ème).

En allant trouver des informations comme les reliefs en Orénoque (« Le voyage au Cassiquiare ou la critique des théories hydrographiques dominantes, point 13), on lit que Humboldt, et d’autres expéditions, ont aussi apporté des idées pour représenter le milieu ambiant (cours d’eau, altitudes), qui sont la base de multiples applications actuelles. Par ricochet, on comprend que cela a permis beaucoup plus tard, de faire  ici ce qu’il a fait il y a plus de deux siècles dans des régions lointaines, savoir cartographier.

Finalement, la cartographie n’est pas sans engager des moyens considérables pour exister, et démultiplie les connaissances, ce qui ouvre sur de nouvelles activités, etc… Elle est synonyme de stratégie, d’observations, de méthode, de matériels technologique. Faut-il d’ailleurs faire une relation entre le développement de la cartographie et le développement tout court ?…

On sait que les réflexions de Humboldt ont permis d’apporter une logique au niveau du globe, et que sur le terrain, ses explorations ont permis de rassembler de nombreuses observations. Ces observations étant connues et acquises, le web 2.0 et ses outils cartographiques, en sont-ils aussi un héritage ?

La géographie évoluant tous les jours, une part de mystère reste de toute façon permanente. Les technologies numériques n’ont pas encore complètement résolu les questions de l’actualisation (même si elle s’améliore), ni celle de la résolution… Le paradoxe de la carte de l’Empire illustre bien cela.

On sait que les réflexions de Humboldt ont permis de consolider une logique géographique au niveau du globe, et que sur le terrain, ses explorations ont permis de rassembler de nombreuses techniques, et observations. Ces observations étant connues et acquises, le web 2.0 et ses outils cartographiques, sont un héritage de cette lointaine époque.

Humboldt avait une vision géopoétique de son oeuvre, et de la construction des sciences. La grande évolution par rapport à cela, vient du fait que les robots qui servent à cette cartographie ne bénéficient que de nos capacités de programmation, et non pas de nos capacités de perception, de mémoire, d’orientation. On s’aperçoit par ailleurs que ce sont ces robots qui risquent de construire leurs territoires, en tenant très peu compte de notions émotionnelles, et de sensibilité. C’est sans dote cela qui donne à notre époque un fort sentiment de dévitalisation.

Le temps est également géré de manière complètement différente. Par conséquent l’outil informatique est pratiquement en train de se construire un territoire, qui est dénué de naturalité, si ce n’est que certains logiciels portent le nom d’animaux ou d’éléments naturels (Ciel est un logiciel de comptabilité)…

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Les réseaux sont-ils visibles ?

Les réseaux dans les territoires : synonymes de logistique, d’études, ils appellent beaucoup d’investissements, mais sont aussi garants de notre confort de vie. Ils drainent, irriguent des zones agricoles, industrielles, urbaines…

Le réseau d’origine est le réseau hydrographique. Réseaux d’alimentation en eau potable, d’assainissement, réseaux électriques, réseaux téléphoniques, réseaux de gaz, routiers, ferroviaires, transports aériens ou par câble… tous ces éléments structurants du territoire ont été ajoutés peu à peu, se cotoyant souvent sur le terrain, et sont actuellement les courroies de transmission des activités.

Ce sont donc par ces réseaux de confort (énergie, eau), des réseaux de transports (routes, voies ferrées, voies aériennes), des réseaux de communication (téléphone, internet, radio,…), que les territoires sont vitalisés. 

Déterminants pour notre confort de vie, ils impliquent une logistique qui doit être entretenue en permanence. Les équipements (autouroutes, barrages, voies ferrées, stations d’épuration), les véhicules (train, autos), les technologies, sont des enjeux permanents de recherche, d’emploi, de logisitique. 

Les grands opérateurs de réseaux ont des déploiements d’un volume plutôt industriel. RTE (Réseaux de Transports de l’Electricité), qui installe et entretient des infrastructures considérables pour acheminer l’électricité, a un impact sur le milieu naturel, et l’on s’aperçoit que ce sujet est dans les préoccupations de cette entreprise. Elle utilise donc les réseaux de sociaux pour proposer des informations aux riverains et aux utilisateurs de ses services.

Un trajet, c’est construire son territoire….

Dans « Terre des hommes« , Guillaumet raconte son trajet à Saint-Exupéry, à l’aide d’une carte, et de ses souvenirs, pour l’aider dans son futur périple. C’est tout le sel de l’aventure de Guillaumet et Saint-Exupéry. Car un trajet se mémorise, se raconte.

Mais quelle étrange leçon de géographie je reçus là ! Guillaumet ne m’enseignait pas l’Espagne, il me faisait de l’Espagne une amie. Il ne me parlait ni d’hydrographie, ni de population, ni de cheptel. Il ne me parlait pas de Guadix, mais de trois orangers qui, près de Guadix, bordent un champs : Méfie-toi d’eux, marque-les sur ta carte… » Et les trois Orangers y tenaient désormais plus de place que la Sierra Nevada. 

Une carte, ne pourra reporter qu’une partie de la réalité, à un instant défini… Chacun vit son trajet, retrouve des impressions, des souvenirs, des passages délicats. Le but de ces trajets reste de relier les gens, quelle que soit la motivation. Et l’on se concentre sur ce que va apporter cette rencontre.

Il ne me parlait pas de Lorca, mais d’une simple ferme près de Lorca. D’une ferme vivante. Et de son fermier. Et de sa fermière. Et ce couple prenait, perdu dans l’espace, à quinze cent kilomètres de nous, une importance démesurée. Bien installés sur le versant de la montagne, pareils à des gardiens de phare, ils étaient prêts sous leurs étoiles, à porter secours à des hommes.

La carte apporte de l’oralité, mais le voyage demande d’observer. Le présent est un agent d’évolution sur les conditions du trajet : travaux, festivités, risques naturels… Surtout, la carte ne peut pas réellement apporter tous les détails.

Nous tirions ainsi de leur oubli, de leur inconcevable éloignement, des détails ignorés de tous les géographes du monde. Car l’Ebre seul, qui abreuve les grandes villes, intéresse les géographes. Mais non ce ruisseau caché sous les herbes à l’ouest de Motril, ce père nourricier d’une trentaine de fleurs. « Méfie-toi du ruisseau , il gâte le champs. Porte-le aussi sur ta carte ». Ah ! je me souviendrais du serpent de Motril ! Il n’avait l’air de rien, c’est à peine si, de son léger murmure, il enchantait quelques grenouilles, mais il ne reposait que d’un seul œil. Dans le paradis du champ de secours, allongé sous les herbes, il me guettait à deux mille kilomètres d’ici. A la première occasion, il me changerait en gerbes de flammes…

La carte demande oralité, et échanger autour d’une carte est un moment de construction. Ces échanges construisent un monde, que les cartographes ne peuvent pas complètement expliquer… Et l’atterrissage sur le terrain demande parfois un petit moment d’adaptation pour le pilote, car les choses peuvent évoluer d’un jour à l’autre, et tous les détails n’ apparaissent pas…

Je les attendais aussi de pied ferme, ces trente moutons de combat, disposés là, au flanc de la colline, prêts à charger : « Tu crois libre ce pré, et puis, vlan !, voilà tes trente moutons qui te dévalent sous les roues… » Et moi je répondais par un sourire émerveillé à une menace aussi perfide. Et peu à peu, l’Espagne de ma carte devenait, sous la lampe, un pays de contes de fées. Je balisais d’une croix les refuges et les pièges. Je balisais ce fermier, ces trente moutons, ce ruisseau. Je portais, à sa place exacte, cette bergère qu’avaient négligée les géographes.

La réflexion et l’adaptation servent bien à quelque chose, finalement. En cartographie, l’oral est indispensable, et s’approprier l’espace en prenant des points de repères avec les connaissances des autres est très important également. Chacun se construit sa géographie, en partant du vécu des autres, et des documents qui ont été établis…

Saint-Exupéry : Terre des hommes – Ed. Gallimard – 1939 – pp 15 – 17

La cartographie et l’espace

La cartographie demande de faire des projections… C’est une discipline assez inexacte faite d’approximations, un peu comme un texte,  avec des méthodes aussi scientifiques, mathématiques, ou informatiques qui possible… La liste interminable des codes EPSG symbolise les efforts de technicité qui sont demandés pour faire une carte.

Une carte de l’Afrique publiée dans l’Encyclopédie en ligne Britannica montre cela par exemple, en comparant avec une projection « Plate carrée » dont on n’a pas forcément l’habitude, les superficies de nombreux pays par rapport à ce continent.

Le continent africain étant la référence visuelle, on se rend compte que les proportions en kilomètres carrés sont complètement différentes de ce que l’on voit sur nos planisphères habituels (souvent en projection « Mercator »).

 carte_afrique

La carte est en partie une forme d’art, par l’aspect coloration et organisation des écritures. Par cet aspect, surtout dans la construction de cartes à la main, la cartographie contient quelque chose qui n’est pas de l’ordre de la science exacte. L’oral est aussi quelques chose important, en cartographie et en géographie. Parfois la littérature peut expliquer en un seul chapitre ce que les sciences dures ou les sciences humaines ne peuvent pas réellement analyser. Ce chapitre d’un livre assez connu contient deux choses importantes qu’on ne retrouve pas sur une carte : une notion d’itinérance, qui apporte une forme de quiétude, et une relation du conteur avec le milieu ambiant, qui semble apporter une connexion entre tous les éléments de la scène.

Il y a une jolie route qui mène d’Ixopo dans les collines. Ces collines sont couvertes de prairies, vallonnées et plus charmantes qu’on ne pourrait dire ou chanter. La route y monte pendant douze kilomètres jusqu’à Carisbrooke, et, de là, lorsqu’il n’y a point de brouillard, l’on découvre à ses pieds l’une des plus belles vallées d’Afrique. Alentour s’étendent herbages et fougères, et l’on entend au loin le cri mélancolique du titihoya1, l’un des oiseaux du veld2. Plus bas, coule l’Umizuku qui vient du Drakensberg et s’en va vers la mer et, de l’autre coté du fleuve, les hautes chaînes de collines se dressent les unes derrières les autres jusqu’aux montagnes d’Ingeli et d’East Griqualand.

L’immensité, la variété du milieu sont bien perceptibles dans ces lignes. Elle ne ressort pas vraiment en cartographie, même si c’est un document visuel, construit avec autant de soin que l’on veut…

Pleure O mon pays bien aimé, Alan Platon, 1950

 

1 Onomatopée, désigne un oiseau de la famille du pluvier

2 Nom afrikan, signifie prairie. Peut également servir à désigner de l’herbe. Exemple : ce veld est pauvre